Jeudi 5 mai - Le jeudi de l'ascension

Essayer de se coucher à partir de 18 heures n'est pas évident. D'autant que mon excitation m'empêche de dormir. Je somnolerai jusqu'à minuit, heure à laquelle nous nous habillons afin d'affronter le froid. Dehors, la neige a laissé la place à un ciel étoilé. Il ne fait pas trop froid. Les conditions sont parfaites pour entamer le parcours. Le temps de prendre un "petit-déjeuner" et de mettre notre matériel spécifique (crampons, lampe frontale et harnais d'escalade) et il est déja 1h30 lorsque nous commencons l'ascension qui s'effectuera uniquement sur neige et glace. Le guide ouvre la cordée, Nadège est seconde et je termine celle-ci.
Le premier tiers de l'ascension s'effectue sans problème : nous sommes frais et les pentes ne sont pas trop raides. La première difficulté est une "mur" de 50 mètres que nous gravissons piolet à la main en plantant fermement la pointe avant de nos crampons dans la glace. L'obscurité m'aide à lutter contre mon appréhension lié au vertige. Cette petite escalade a demandé pas mal d'énergie.
La partie suivante devient alors plus pénible bien qu'elle ne comporte aucune difficulté particulière. L'altitude doit commencer à jouer sur l'organisme. Bien que le guide imprime un rythme lent, mon organisme me demande de ralentir encore. J'essaye de retarder le moment où je devrai dépasser mes limites et impose mon allure un peu plus lente à toute la cordée. Mon morale en prend un coups lorsque je vois dans la nuit se dessiner la cîme du Huayna Potosi encore bien au dessus de moi!
Nous progressons lentement mais surement jusqu'à la dernière difficulté. Nous sommes à 5800 mètres. Je m'arreterai bien là : devant moi, dans la pénombre, un mur sans fin se dresse. Nous voyons les lampes d'une cordée bien plus haut. Tout cela me semble impossible. Il me semble avoir dépensé toute mon énergie avant même d'entamer cette ultime ascension. Mais nous y allons. Les premiers coups de piolet et de crampons sont énergiques. Puis, soudain, mes forces m'abandonnent. Je m'arrete net. Je n'irai pas plus haut. Je peste à voix haute des mots censurés sur mon blog. Je reste quelques minutes ainsi. Je reprends mon souffle, trouve un peu de volonté en moi et en Nadège puis repars. Je ferai ce genre de simagrées à plusieurs reprises. Je regarde en haut : cela n'en finit pas! Je regarde en bas : des lampes m'indiquent de nouvelles cordées en bas, tout en bas... Je me sens prisonnier de ce mur de glace. Mes doigts sont gelés car j'ai oublié de changer de gants au début de cette ascension. Je fais donc encore une halte au milieu de ce mur afin de mettre des mouffles plus chauds. Tous les prétextes et les jurons sont bons pour effectuer une pause au milieu cette falaise de glace. Mais progressivement, sans que je puisse l'expliquer, mes coups de piolet et de crampons redeviennent plus réguliers et plus déterminés. Nadège a dû sentir cette énergie car elle commence elle aussi à se plaindre. C'est désormais moi qui l'encourage. Elle devait en baver autant que moi auparavant mais se sentait un devoir de m'encourager plutôt que d'aller dans mon sens. Dans cette "nouvelle donne", je me préoccuppe plus de Nadège que de moi-même. Et c'est une véritable surprise lorsque l'on crie d'en haut : "plus que 10 mètres!". Qu'ils sont longs ces derniers mètres...
Puis nous y sommes. Il est 6 heures du matin. Le soleil va bientôt se lever. La vue est splendide. Devant nous, les montagnes fondent rapidement pour disparaitre dans les nuages bas de la jungle bolivienne. De l'autre côté, c'est l'altiplano avec la ville pleine de lumière que l'on nomme "La Paz Alto" ("les hauts de La Paz"). Le vrai "La Paz" est en contre-bas dans une énorme cuvette que nous ne pouvons voir. De chaque côté, nous contemplons les multiples sommets enneigés de la Cordillère Royale.
Je n'arrive pas à croire que je l'ai fait avec Nadège: nous sommes à 6088 mètres d'altitude (plus haut que son précédent sommet à plus de 6000 pour ceux qui suivent)! Je suis fou de joie! Petit bémol, j'ai cassé dans l'aventure l'écran de mon appareil photo. Il n'y a donc aucune photo immortalisant ce moment. A peine le temps d'apprécier le coucher de soleil et nous redescendons. Les deux "difficultés" sont descendues en rappel. Même en descente, nous sommes encore éprouvés physiquement. Je tombe même deux fois (sans gravité) juste avant d'arriver au campement...
Personnellement, je suis un peu à bout physiquement. Bizzarement, je peux gambader avec mon sac à dos dans les descentes mais la moindre petite côte me demande un effort considérable.
Je suis trés heureux d'avoir effectué cette ascension que je dédie à 3 personnes. Tout d'abord à mon frère car c'est un jour particulier que j'aurai aimé partager avec lui. Bon anniversaire Francois-Xavier! Un grand merci à Seb pour son sac de couchage qui m'aura permis de me reposer douilletement à 5200 mètres dans une tente au bord d'un glacier. Enfin, à Nadège pour ses encouragments et sa tenacité sans lesquels je ne serais jamais arrivé au bout. La vie est si belle avec Nadège...

4 Commentaires:

Anonymous Anonyme said...

Ton récit est tout simplement saisissant, je vous félicite tous les deux pour cette prouesse,j'espère que vous avez un peu de temps pour vous reposer et vous remettre de cette épreuve extraordinaire... dommage pour les photos car j'imagine le fabuleux spectacle...A te lire je pouvais mettre entendre tes injures et oui je te connais quand même un peu.
Bref très heureuse pour vous et de vos aventures.
Chérifa

06 mai, 2005 09:37  
Anonymous Anonyme said...

Merci merci mon petit grand frère!!! Je suis très touché par ton attention et merci pour le petit texto hier soir pour mon anniversaire de quart de siècle!!
Bravo pour ton sommet, mais sans photo, moi je doute...je t'imagine dans une taverne en train d'écouter des récits et ensuite les adapter pour toi ;)))
Allez sur mes dernières taquineries, je te laisse t'embrasse très fort et te remercie te tout coeur pour ton attention sur un +de 6000m.
Ton p'tit frère

06 mai, 2005 11:10  
Anonymous Anonyme said...

Juste 1 mot: Bravo ! Dommage pour les photos mais ton récit m'y a transporté comme si j'y étais.Bises à tous les deux. Alain

08 mai, 2005 00:15  
Blogger Pidji said...

Même sans photos, j'en arrive à oublier la pile de dossiers qui m'attend devant moi au bureau...
Bravo pour ton interprétation de ce magnifique voyage!

18 mai, 2005 11:52  

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